L'ABSENT ou le milliard invisible (French Edition)
Book Details
Description
À moins d'un goût très particulier pour le ridicule, on n'attaque plus Herbert List ou le baron von Gloeden depuis longtemps, encore moins Lewis Carroll dont l'extrême jeunesse et la sensualité des modèles dépassent pourtant en audace le nu un peu figé d'une Brooke Shields maquillée. La production contemporaine a donc toutes les faveurs de la censure moderne, et plus l'œuvre sera récente plus il sera aisé de la viser, faute de notoriété séculaire d'abord mais surtout parce que depuis l'été 96 toute production autour de l'enfance ou l'adolescence bascule ipso facto de la présomption d'innocence à celle de culpabilité.
Ainsi, Les Milles et une Nuits de Pasolini serait proprement irréalisable de nos jours : il y a donc bien aujourd'hui, en art, un avant et un après, c'est-à-dire une régression de moyens, à une époque qui paradoxalement se pense systématiquement en libératrice des mœurs et s'imagine, satisfaite, que l'obscurantisme est toujours, par définition, derrière elle.
Les rares artistes à oser aujourd'hui défier la panique font donc figure de héros modernes. Ils sont à la fois les derniers héritiers et les premiers résistants. Ils héritent d'un droit et, devenant résistants, le transforment en devoir. Ils savent que l'adolescence est un matériau parmi d'autre dont l'art n'a par conséquent pas moins de raisons de s'approcher, qu'avec un raffinement inouï cet art a brillé au ciel de toutes les cultures, d'un millénaire à l'autre, de l'Asie au Nouveau Monde, et que partout où il a paru, il a en permanence ébloui. Le petit remue-ménage hystérique des années 90 n'est donc rien face à l'éternité d'un motif – ce qu'ignore la panique contemporaine, dans sa prétention à se croire la dernière d'une histoire qui la dépasse complètement.
Qu'importe alors le risque du procès, le ton convenu qu'on donnera au scandale, les suspicions d'un public bien dressé : les résistants se savent porteur d'un secret qu'ils ont reçu des siècles avec consigne de le transmettre. Ils iront donc jusqu'au bout et mèneront à la lumière ce qui en vient, suivant le mot d'ordre de Cocteau : "Ce qui doit pousser, pousse, fleurir, fleurit".
