CRITIAS OU L'ATLANTIDE. (Annoté) (Dialogues de Platon t. 22) (French Edition)
Description
ТIMÉЕ.
Avec quel plaisir, Socrate, j’arrive au terme de ce discours ; il me semble que je respire enfin après une longue route. Puisse ce Dieu que nous venons d’établir et de proclamer tout à l’heure, bien qu’il ne soit pas nouveau, nous tenir compte des vérités que nous avons pu dire, et nous imposer la punition que nous méritons s’il nous est échappé involontairement des choses indignes de lui. Or, la punition due à celui qui s’égare, c’est de l’éclairer. Nous prions donc ce Dieu, pour qu’à l’avenir, en traitant de la génération des Dieux, nous puissions dire la vérité ; nous le prions de nous accorder le plus sûr et le meilleur talisman, la science. Après ce vœu, je cède la parole à Critias, comme nous en étions convenus.
CRITIAS.
Je l’accepte, Timée, mais en réclamant la même indulgence que tu nous a demandée au commencement de ton discours, à cause de la difficulté du sujet. Je prétends même avoir plus de droit encore à l’indulgence pour ce qui me reste à dire. C’est là , je le sais, une prétention un peu ambitieuse et presque incivile ; mais n’importe, il la faut soutenir. Il ne s’agit pas de contester les vérités que tu nous as exposées ; quel homme sensé l’oserait ? Mais je dois m’efforcer de te convaincre que ma tâche est encore plus difficile, et que, par conséquent, j’ai besoin de plus d’indulgence. Il est plus aisé, Timée, de contenter les hommes en leur parlant des dieux qu’en les entretenant de ce qui les concerne eux-mêmes ; car l’inexpérience, ou plutôt la complète ignorance des auditeurs laisse le champ libre à qui veut leur parler des choses qu’ils ne connaissent pas ; et à l’égard des dieux, on sait où nous en sommes. Si vous voulez mieux saisir ma pensée, prenez garde, je vous prie, à cette observation. Ce que nous disons, tous tant que nous sommes, est nécessairement l’image, la représentation de quelque chose. Supposons un peintre qui aurait à représenter des objets empruntés à l’humanité ou à la nature : nous savons quelle facilité et quelle difficulté il trouve à satisfaire le spectateur par la fidélité de ses tableaux. A-t-il eu à peindre la terre, des montagnes, des fleuves, une forêt, le ciel tout entier, tout ce qu’il renferme et tout ce qui s’y meut ? nous sommes d’abord contents s’il a su en rendre à peu près quelque chose avec la moindre ressemblance ; après quoi, n’ayant aucune connaissance exacte de ces objets, nous ne songeons guère à examiner scrupuleusement ni à critiquer son tableau : une ébauche vague et trompeuse nous suffit. Mais dès qu’un peintre entreprend de représenter des êtres humains, l’habitude que nous avons d’en voir et d’en observer nous fait découvrir toutes les fautes au premier coup d’œil, et nous devenons des juges sévères pour l’artiste qui n’a pas su parfaitement rendre l’original. La même chose se voit dans les discours. Si on nous parle des choses célestes et divines, la moindre vraisemblance nous suffit. S’agit-il de nous et des choses de ce monde ? nous en faisons l’examen le plus scrupuleux. Si donc, dans ce discours que je vais improviser, il m’échappe quelque inexactitude, j’ai droit à votre indulgence ; car il ne faut pas oublier que, loin d’être aisée, c’est la chose du monde la plus difficile, que de rendre ce qui nous touche de si près d’une manière satisfaisante. Voilà , Socrate, ce que j’étais bien aise de vous rappeler ; voilà comment je réclame, non pas seulement un peu, mais beaucoup d’indulgence pour ce que j’ai à vous dire. Si ma demande vous paraît juste, c’est à vous de me l’accorder de bonne grâce.
Inclus dans ce numéro:
- Une biographie complète de Platon
- Un indice de lien direct aux chapitres
Avec quel plaisir, Socrate, j’arrive au terme de ce discours ; il me semble que je respire enfin après une longue route. Puisse ce Dieu que nous venons d’établir et de proclamer tout à l’heure, bien qu’il ne soit pas nouveau, nous tenir compte des vérités que nous avons pu dire, et nous imposer la punition que nous méritons s’il nous est échappé involontairement des choses indignes de lui. Or, la punition due à celui qui s’égare, c’est de l’éclairer. Nous prions donc ce Dieu, pour qu’à l’avenir, en traitant de la génération des Dieux, nous puissions dire la vérité ; nous le prions de nous accorder le plus sûr et le meilleur talisman, la science. Après ce vœu, je cède la parole à Critias, comme nous en étions convenus.
CRITIAS.
Je l’accepte, Timée, mais en réclamant la même indulgence que tu nous a demandée au commencement de ton discours, à cause de la difficulté du sujet. Je prétends même avoir plus de droit encore à l’indulgence pour ce qui me reste à dire. C’est là , je le sais, une prétention un peu ambitieuse et presque incivile ; mais n’importe, il la faut soutenir. Il ne s’agit pas de contester les vérités que tu nous as exposées ; quel homme sensé l’oserait ? Mais je dois m’efforcer de te convaincre que ma tâche est encore plus difficile, et que, par conséquent, j’ai besoin de plus d’indulgence. Il est plus aisé, Timée, de contenter les hommes en leur parlant des dieux qu’en les entretenant de ce qui les concerne eux-mêmes ; car l’inexpérience, ou plutôt la complète ignorance des auditeurs laisse le champ libre à qui veut leur parler des choses qu’ils ne connaissent pas ; et à l’égard des dieux, on sait où nous en sommes. Si vous voulez mieux saisir ma pensée, prenez garde, je vous prie, à cette observation. Ce que nous disons, tous tant que nous sommes, est nécessairement l’image, la représentation de quelque chose. Supposons un peintre qui aurait à représenter des objets empruntés à l’humanité ou à la nature : nous savons quelle facilité et quelle difficulté il trouve à satisfaire le spectateur par la fidélité de ses tableaux. A-t-il eu à peindre la terre, des montagnes, des fleuves, une forêt, le ciel tout entier, tout ce qu’il renferme et tout ce qui s’y meut ? nous sommes d’abord contents s’il a su en rendre à peu près quelque chose avec la moindre ressemblance ; après quoi, n’ayant aucune connaissance exacte de ces objets, nous ne songeons guère à examiner scrupuleusement ni à critiquer son tableau : une ébauche vague et trompeuse nous suffit. Mais dès qu’un peintre entreprend de représenter des êtres humains, l’habitude que nous avons d’en voir et d’en observer nous fait découvrir toutes les fautes au premier coup d’œil, et nous devenons des juges sévères pour l’artiste qui n’a pas su parfaitement rendre l’original. La même chose se voit dans les discours. Si on nous parle des choses célestes et divines, la moindre vraisemblance nous suffit. S’agit-il de nous et des choses de ce monde ? nous en faisons l’examen le plus scrupuleux. Si donc, dans ce discours que je vais improviser, il m’échappe quelque inexactitude, j’ai droit à votre indulgence ; car il ne faut pas oublier que, loin d’être aisée, c’est la chose du monde la plus difficile, que de rendre ce qui nous touche de si près d’une manière satisfaisante. Voilà , Socrate, ce que j’étais bien aise de vous rappeler ; voilà comment je réclame, non pas seulement un peu, mais beaucoup d’indulgence pour ce que j’ai à vous dire. Si ma demande vous paraît juste, c’est à vous de me l’accorder de bonne grâce.
Inclus dans ce numéro:
- Une biographie complète de Platon
- Un indice de lien direct aux chapitres








